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Enfant de Novembre

Enfant de Novembre

Bienvenue sur le blog de ToF', une escale dans sa balade labyrinthique.


Mes étrangers

Publié par EnfantdeNovembre sur 9 Juillet 2011, 17:53pm

Catégories : #& autres essais

"Le propre du militaire est le sale du civil." Boris Vian


"Je n'ai jamais voulu avoir d'enfants, de peur de faire un petit soldat, un militaire, un tueur. On n'est jamais sûr..." Arletty

 


 Mes etrangers

 

De cet homme, j'ai cherché de longues années durant une sorte de "troisième oeil". Il m'était inconcevable qu'il fût mauvais, comme le pensait le reste de la famille. Je cherchais la petite lueur éclatante fixée à la pupille, celle qui n'apparaît dans aucun des deux autres yeux. J'imaginais que ses sourires tour à tour désolés et vitreux, obliques et odieux, étaient des réactions à d'agréables souvenirs d'enfance; le signe qui trahissait les émotions qu'une résistance tenace empêchait d'exprimer. Que la nuit, endormi aux côtés de sa très pudique femme, il rêvait à des situations amusantes ou à de jolies blondes en bikini. Le temps me révèlera par la suite que de mes délires enfantins, le dernier était le plus probable.

 

Marcellin était propriétaire d'une succession de décorations pour ses actes patriotiques, lors notamment de la guerre d'Algérie. Il était à la retraite depuis quelques années, et vivait tièdement dans un trois pièces de Saint Cyr l'Ecole aménagé comme un musée. Un changement de vie radical pour cet homme de "Nation" qui au gré des missions, était amené à voyager et à contraindre sa petite famille à vivre sans point d'attache, sans possibilité pour eux de développer une amitié, un lien affectif. Clorinde, sa femme, n'avait jamais exercé d'autres activités que celle d'entretenir les toits familiaux successifs, et ne sortait donc qu'en de rares occasions. 

 

Très imprégné de son "métier", Marcellin avait intériorisé les valeurs militaires acquises dans le milieu, au point de les reproduire en-dehors. Il reproduisait en famille le comportement requis dans son milieu professionnel. Il faisait preuve à l'égard de ses enfants et de sa femme d'une autorité sans limite. Ainsi, sans marquer aucune distinction -mais se targuant d'en posséder!-, il passait, quasi-robotisé, du champ professionnel au champ familial dans le même état d'esprit, celui de l'ordre, de la discipline, de la consigne, du répressif. Il pouvait ordonner à l'un de ses enfants une multitude de tâches et de corvées, comme récurer le sol de la cuisine à quatre pattes et à l'éponge, régulièrement, pendant un après-midi entier en période de vacances. De la même façon qu'il commandait ses soufifres. Plus caporal que citoyen, son état d'esprit autoritariste se révéla à moi au fil du temps, et du même coup ce sentiment qu'il m'était totalement étranger...

 


Un après-midi, une balade vers le parc du coin en compagnie de ma soeur et de Marcellin s'annonçait aventureuse."Le paternel" avait oublié le chemin, et prenant de multiples détours, nous éloignait finalement de l'appartement. Nous étions perdus, et offerts à la pluie de plus en plus virulente. En vérité, ces détours, ces courbes, nous furent des plus savoureuses, à ma soeur et à moi, qui, en tant qu'enfants, jubilions de ce sentiment de vie et de ville en forme de labyrinthe. Aboutissant à l'extase suprême, le piment qui relève le tout: l'auto-stop. Au bout d'une vingtaine de voitures peut-être, l'une s'arrêta. Marcellin monta précipitamment à l'arrière, nous le suivîmes. Une musique orientale m'ennivrait lorsque Marcellin, pris sans doute d'un malaise existentiel, que sais-je, se mit à nous faire des gestes hallucinants et des grimaces de dégoût dans le dos des deux hôtes, qui étaient des Chinois. Marcellin s'amusait à se boucher le nez, voulant nous signifier qu'une odeur l'indisposait, pire: l'asphyxiait !


Au retour de cette balade, Marcellin contait à sa femme, laquelle remuait un plumeau, l'insupportable situation dans laquelle il s'était retrouvé. J'étais là, caché, j'écoutais. Il régnait dans l'appartement une atmosphère lourde, les murs semblaient se resserrer autour de moi. Chaque objet devenait un cafard. Les beaux livres en cuir disposés sur des étagères dénudées de poussière me chagrinaient de leur matière intacte; des collections entières de Julien Green et de Gérard de Nerval, dont les noms m'étaient alors étrangers, trônaient ici depuis des lustres sans jamais avoir été ouvertes ni même caressées sinon par un chiffon maniaque. Le seul livre écorné que l'on pouvait trouver était celui du chevet du Marcellin, une autobiographie d'un militaire dont la photo en couverture n'était pas pour me rassurer. Les miroirs en surnombre me donnaient le tournis, disposés dans chaque pièce et chaque couloir étroit de telle sorte que Marcellin pût garder les yeux sur ce qu'il se faisait dans n'importe quel lieu du musée, par un jeu subtil de reflets qui venaient s'enchevêtrer en circulant à travers nos angoisses. Un effrayant labyrinthe de glaces, que j’aurais pu aimer dans un autre environnement, et dont je ne pris conscience que bien plus tard. Et à tout cela s’ajoutait un lourd canticum incessant, émanant des aiguilles des horloges aussi nombreuses que les miroirs, et suspendues au-dessus de chaque porte, comme pour nous empêcher d’oublier un seul instant les fracas du temps.

 

Cette journée-là, hivernale et pluvieuse, s'ensuivit d'une soirée un peu plus animée. Une grosse masse noire venait plomber l'atmosphère qui, le matin pourtant, se voulait légère et joyeuse, appréhendée dans une humeur propre à l'enfant que j'étais. Au crépuscule approchant, Clorinde fit une chute étrange et magnifique en installant le maigre matelas qui nous fut proposé, à ma soeur et à moi. Marcellin intervint d'un air paniqué, transportant alors son épouse sur le lit conjugal chargé d'apaiser sa douleur qui se devait d'être théâtralement convaincante. Il téléphona ensuite à mon père dans un affolement qui nous parut démesuré, le priant de venir récupérer ses "mômes" en urgence. Interloqué, mon père débarqua au bout d'une longue demi-heure durant laquelle ni ma soeur ni mois ne répondions aux lamentations surjouées du vieux. Il ne put voir sa mère pour constater la gravité de la chute, et Marcellin fit comprendre qu'ils avaient besoin de calme... C'est du creux de l'escalier que nous regardions de nos yeux enfantins la bagarre qui éclata entre un père et son fils. Nous passions d'une énergie curieuse à un état de désenchantement soudain. Nous ne remîmes jamais les pieds dans le musée, jusqu'à un évènement funeste portant à son comble le grand obscurantisme généalogique dont je descends.

 

D'avoir saisi, sûrement dans une infime partie, les sombres rouages psychologiques de la famille paternelle déchirée par des secrets et des traumas irréversibles, au moins sur les deux générations qui me précèdent, a rendu définitive mon aversion pour les militaires, pour leur monde et pour toute chose s'y apparentant. Leur simple évocation suffit à me rappeler quelques séquelles laissées en guise d'héritage. Je n'ai gardé aucune affection, aucun souvenir agréable concernant Marcellin, cet homme qui se saoulait au sirop de menthe et au Valium, et que je n'ai jamais pu appeler "papi".

 

 

 


 

Réécrit le 09/07/2011

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