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Enfant de Novembre

Enfant de Novembre

Bienvenue sur le blog de ToF', une escale dans sa balade labyrinthique.


Quartier des Dormants (1)

Publié par EnfantdeNovembre sur 28 Juillet 2011, 00:07am

Catégories : #Trucs longs

Préambule de Liam: LIRE ICI

 

 

Avant les Dormants…

 

*

 

Vacances de Pâques. Quartier Queneau.

Liam fêtait ses treize ans en famille, lorsque Yann et Brahim, ses deux plus inséparables amis, en profitèrent pour tenter de percer enfin le mystère de l’Ombre. Une légende qui se perpétuait ici, à Queneau, depuis des générations, et que les plus jeunes prenaient plaisir à propager. Une légende qui faisait rire les adultes.

Cette légende, dont les sources restaient savoureusement éparses, relatait l’histoire d’une ombre humaine vivant dans le cimetière à côté du quartier des Dormants, et qui le soir, s’amusait à faire sortir les morts. Peut-être pour combler sa solitude, ou celle des locataires. De cette ombre, ils la savaient errer la nuit entre les tombes, mais ignoraient sa cachette une fois le soleil levé.

Une « source fiable » selon Brahim, les conduisit tout droit vers une chapelle secrète située pourtant sur le bord de la route, à équidistance des quartiers Queneau et des Dormants, mais habilement cachée par les feuillages, les murs et la négligente politique environnementale de la ville réputée pour ça.

Pénétrant l’endroit, les deux aventuriers en herbe se retrouvèrent face à un spectacle des plus étonnants: un énorme tas de paille se trouvait entassé à l’arrière-centre, là où habituellement s’élève un autel. Le mur juste derrière était recouvert d’inscriptions taggées, de dessins déjantés et d’auréoles encore fraîches de pisse canine. De rares vestiges christiques étaient en phase terminale de décomposition, et quelque saint effrité pendait au désarroi de l’espace qu’offrait le temps. Une petite plateforme en béton située à droite supportait de multiples tas de ferraille et autres déchets de la vie humaine. À gauche, était posé sur un chevalet un étrange tableau dont la toile semblait avoir été violemment déchirée. Les rares recoins intacts de l’œuvre laissaient apparaître des symboles inconnus des deux visiteurs.

- Tu vois, j’en suis sûr qu’c’est là!, s’exclama Brahim, comme illuminé, faisant mine de saisir parfaitement tout ce à quoi renvoyaient ces fragments de symboles déchirés.

Yann en était moins convaincu, et semblait plutôt pressé de repartir. En vain: la porte de la chapelle se mit à grincer obscurément, avant de brusquement se refermer derrière eux, les laissant enfermés et pris alors d’une panique singulière.

Ce n’est qu’après de longues minutes à les avoir laissés taper à la porte, la peur au ventre, que Gaspard finalement leur ouvrit, amusé de sa blague. Il les avait suivis assez facilement, constatant qu’ils agissaient souvent avec la discrétion d’un vieux solex.

- Toi, tu vas m’le payer!, lança Yann en attrapant Gaspard par le col.
- Vas-y, lâche-moi! T’as pas à m’attaquer comme ça!
- Et toi, t’as pas à nous espionner!, répondit Yann du tac au tac, tout en continuant de baffer l’Rouquin.

Brahim les sépara, et ordonna à Gaspard de ne pas les suivre: « C’est trop sérieux, ce qu’on fait là », conclut-il, sur le ton solennel de son père qui était « entrepreneur au noir » à ses heures perdues.

 

- Ah ouais, et vous faites quoi? , demanda ironiquement le Rouquin.

- Ça t’regarde pas, répondit Yann, sèchement.

Les deux amis se retournèrent, rentrèrent dans la chapelle, résolus à poursuivre leur quête.

- Elle est pas ici, cette Ombre!, lança alors Gaspard, sûr de lui et assez fortement pour rendre son annonce percutante.

Il réussit pendant une dizaine de minutes à mener en bateau les deux compères qu’il sentait peu à peu se glisser dans la peau de complices. Il leur indiqua que l’Ombre se trouvait, en journée, derrière la chapelle, mais que pour y accéder, il fallait nécessairement passer par dessous la chapelle, par une entrée secrète atteignable au prix seulement d’heures d’endurance et de persévérance à creuser, creuser, creuser…

Yann et Brahim se regardèrent, perplexes, avant de décider communément que cette histoire était trop farfelue, qu’une Ombre ne pouvait pas se trouver derrière la chapelle en plein jour, ni sous terre d’ailleurs. Gaspard leur offrit un sourire ironique, avant de repartir en suçant un bâton de poudre.

En fait, les deux amis avaient largement cru à l’histoire de Gaspard, et s’étaient emparés du secret afin de mener à bien leurs recherches sans le Rouquin dans les pattes. Ils auraient trouvé cette Ombre, quoiqu’il en coûtât, rien que pour le plaisir à revendiquer toute la réalité que peut sous-tendre une légende.

                                                                         *

Gaspard était donc le petit rouquin du quartier, le mal-aimé des autres. Rares étaient ceux qui voulaient bien lui prêter attention. Généralement, les autres ne s’adressaient à lui que pour récupérer quelques bon-becs qu’il avait pour habitude d’acheter au AZ du quartier chaque matin avant l’école, en guise de petit-déjeuner. La toujours très gentille Madame Rose, du rez-de-chaussée, lui donnait sa pièce de dix francs pour lui permettre cela. Régulièrement taxé par ses pairs, une sorte de taxe sur la vie sociale de l’écolier trop différent, il ne profitait généralement, sur ces dix francs, que d’à peine la moitié. Les autres le charriaient: « Tu grossiras moins vite! » Il arrivait cependant à quelques uns, comme Liam ou Juno, un autre de la bande, de parfois lui sourire, parfois jouer avec lui.

Une fois, plus jeunes, Liam et Gaspard avaient même joué à touche-pipi dans l’escalier avant que la même Madame Rose ne les surprît, horrifiée cette fois.

En fait, ce que la plupart n’aimaient pas chez Gaspard, c’était sa mère. Ignacia Lenz était pour les enfants « la sorcière » du quartier, un objet d’attraction/répulsion permanent; pour les adultes une voisine inquiétante. Ignacia ne se cachait pas, mais supportait mal qu’on lui parlât. Lui dire « bonjour » était s’exposer à de hauts risques. Un jour, Liam avait voulu jouer le malin en s’adressant à la dame, mais ses ricanements l’avaient décrédibilisé de toute sincérité. Ignacia avait senti la moquerie, et l’avait poursuivi jusqu’à l’intérieur du collège. Liam avait tenté avec affolement de se fondre dans la masse collégiale, tandis que, le perdant de vue, son bourreau s’était adonné à des démonstrations de dame persécutée devant l’ensemble de l’équipe éducative.

Seul Monsieur Crapolot, le prof de dessin qui bourrait le crâne des collégiens à coups de vidéoprojections sur Bacon, semblait prêter une oreille attentive, ou plutôt intéressée:nul n’ignorait parmi les élèves sont goût pour la bonne chair féminine, parfois même pour la chair plus fraîche de ses lolitas d’élèves…

Ignacia était capable d’aller très loin, et c’est cela qui stimulait les enfants, mais qui inquiétait les plus grands. Il y en avait un que la mère de Gaspard supportait encore moins que les autres: Brahim. Lorsque celui-ci avait voulu détacher son vieux chien Roméo -ou Rodéo, nul n’en était sûr- de la barre de sécurité en face l’épicerie, elle se sentit pousser d’une rage qu’elle-même ne mesurait pas. Bondissant hors de l’épicerie, telle une furie, Ignacia sortit les crocs, sortit sa rancune, sortit de ses gonds.

- Sale nabot! Va fumer ta mère!

Ignacia Lenz avait une dent comme Joey Starr, une dent contre les arabes et les noirs, et ressemblait à un taureau dans une arène, tout droit sortie d’un tableau noir de Goya, revenue d’ « El aquelarre ».

 

                                                                         *

 

Le jour où Brahim et Yann emmenèrent Liam à la chapelle, peu après la reprise des cours, un véritable coup de foudre se produisit pour le lieu en imaginant ce qu‘ils pouvaient en faire. Ils décidèrent alors de la nettoyer, la vider, la réaménager à leur façon, oubliant alors complètement l’existence ou la non-existence de l’Ombre. Les mois qui suivirent étaient autant d’occasions formidables de se retrouver secrètement dans un lieu caché, presque sacré, à l’abri des regards familiers, loin du quartier, des parents, de Gaspard. Sur ce dernier, Liam avait plusieurs fois tenté de le faire admettre dans leur petit groupe partageant « LE » secret, mais les réactions avaient été virulentes. Liam ne désespérait pas de lui ouvrir un jour ce qu’ils considéraient désormais comme « leur » chapelle. Celle-ci était devenue le lieu préféré des copains. Mais une autre bande avait récemment découvert le lieu et une guerre sans merci fut prononcée. Lorsque plus tard la chapelle fut saccagée, Brahim, Liam et Yann réfléchirent à un moyen de protéger le lieu, leur temple.

 

En vain, tout était trop abîmé, délétère, pour espérer en tirer un quelconque renouveau.

 

Liam tenait malgré tout à conserver une chose de ce lieu: ce reste de toile déchirée, et qui portait des signes dont il en ignorait la signification. Pour être certain que personne n’irait lui reprocher de garder une vieillerie dégueulasse, il se rendit seul à la Chapelle la semaine suivante, ayant attendu patiemment que les emballements des uns et des autres s’apaisassent. Il prit le morceau de l’ « oeuvre », et s’engouffra dans la forêt derrière la chapelle pour y enfouir son secret.

 

« Un jour, je reviendrai te déterrer; ce jour-là, c'est que j‘aurai découvert ton mystère… » , pensa-t-il.

 

                                                                          *

 

La semaine suivante, le jour tragique arriva. C’était un samedi. Tout était pourtant parti sur de bonnes intentions. Brahim, le plus flambeur, venait de convaincre Audrey, une blondinette de sa classe, de l’accompagner dans un « secret magique ». L’expression avait amusé la jeune fille. Il lui avait fait promettre de ne rien dire à Liam et Yann, puis l’avait embrassée baveusement en la serrant contre l’un des murs de la chapelle, celui nappé de pisse. Il était même sur le point d’aller un peu plus loin en guidant la main de la petite blonde vers la zone chaude et hypersensible de son pantalon, avant que ne fisse bruyamment irruption une bande de plusieurs gosses à peine pubères pas plus âgés qu’eux… La bande rivale. Celui qui semblait être le meneur se faisait appeler « Boss », et crapotait bêtement sur un mégot mal allumé.

 

- Ah ah ah! Regardez les gars, y’a d’la bombe ici! Hey tu m‘la prêtes?

 

 

 

- Une fille ça s’ prête pas!, répondit Brahim en fronçant les sourcils, serrant Audrey dans ses bras protecteurs de petit d’homme.

 

- Non, mais par contre ça obéit! Hein bébé?

 

Boss le mit au défi d’un combat d’homme à homme, encouragé par sa cour envieuse depuis toujours de ce rôle de chef.

 

Audrey était terrorisée, ce dont profita un grand dadais blond, boutonneux et tout plat, qui lui proposa une clope. Audrey répondit d’une grimace assez explicite. C’est en plein milieu du combat que fit irruption de manière charismatique le père de Brahim, après des heures à le rechercher. Imran était furieux, et son fils tétanisé par le regard paternel. Il l’engueula en arabe, leva les yeux au ciel. Son fils se trouvait dans une chapelle catholique, Imran l‘informa qu‘ils n‘étaient pas les bienvenus ici. Le Boss, pour le coup, ne se sentait plus très Boss, et sa cour avait déjà pris la fuite. Brahim repartit avec son père et Audrey, en continuant de râler de plus belle, laissant planer ensuite un calme troublant. Frustré de la situation, Boss avait sur lui de quoi en finir avec cette rivalité. Il sortit un briquet…

 

Quelques jours plus tard, Brahim, Liam, Yann, ainsi qu’Audrey et Gaspard, étaient convoqués au commissariat avec tous les parents pour s’expliquer sur l’incendie criminel qui venait de réduire à néant l’attractive chapelle.

 

Lorsque Boss fut finalement reconnu coupable des faits, et intégré dans une structure spécialisée, la vie tranquille avait pu reprendre, trop facilement au goût des enfants qui, du coup, relancèrent le mystère de l’Ombre du quartier des Dormants. Liam ignorait à ce moment-là qu’il découvrirait bien plus tard une autre légende à ce sujet, et que cette découverte allait devenir le point culminant de cette histoire d’amour qu’il s’apprêtait à vivre avec ce lieu de vie.

 

Une de ces histoires entre un être et un lieu, à travers laquelle fourmillent mille autres histoires, et où le temps revêt des formes plurielles que d’aucuns ne sauraient réduire au seul temps qui passe, le temps angoissant et « mortel folâtre » de  l’Horloge.

 

                                                                              * 

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