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Enfant de Novembre

Enfant de Novembre

Bienvenue sur le blog de ToF', une escale dans sa balade labyrinthique.


Mes étrangers

Publié par EnfantdeNovembre sur 21 Octobre 2009, 02:40am

Catégories : #& autres essais

De cet homme, j'ai cherché, de longues années d'enfance durant, une sorte de "troisième oeil" que je pensais enfouie sous de solides amas de résistance tenace aux émotions. C'est en vain que j'ai cherché la petite lueur éclatante fixée à la pupille, celle qui n'apparaît dans aucun des deux autres yeux. J'imaginais que ses sourires tour à tour désolés et vitreux, obliques et odieux, étaient des réactions à d'agréables souvenirs d'enfance. Que la nuit, endormi aux côtés de sa très pudique femme, il rêvait à des situations amusantes ou à de jolies blondes en bikini. Le temps me révèlera par la suite que de mes délires enfantins, le dernier était le plus probable.

Marcellin, ancien militaire de renom, propriétaire d'une succession de décorations pour ses actes patriotiques lors d'évènements tels que la guerre d'Algérie, était à la retraite depuis quelques années, qu'il vivait tièdement dans un petit trois pièces de -ça ne s'invente pas!- Saint Cyr l'Ecole, à deux pas de l'école militaire. Un changement de vie radical, j'imagine, pour cet homme de "Nation" très actif qui, du fait de ses "missions", était amené à voyager et à déménager souvent, parfois à un rythme vertigineux, contraignant sa petite famille à vivre ainsi, sans véritable point d'attache pour les trois enfants, sans possibilité pour eux de développer une amitié, le temps manquant, et sans havre de paix rêvé par sa femme, mère au foyer. Là où un extraordinaire voyage de la vie et dans la vie était possible si celle-ci l'avait permise, il n'y a eu qu'une mortifère liturgie promise aux léthargies des songes, à l'atonie des sens.

Très imprégné de son "métier", Marcellin avait intériorisé les valeurs militaires acquises dans le milieu, au point de les reproduire en-dehors. Il reproduisait en famille le comportement requis dans son milieu professionnel. Il faisait preuve à l'égard de ses enfants, et même de sa femme, d'une autorité brute et dure. De l'autoritarisme, en fait. Ainsi, sans marquer aucune distinction (mais se targuant d'en posséder, des distinctions!), il passait, quasi-robotisé, du champ professionnel au champ familial dans le même état d'esprit, celui de l'ordre, de la discipline, de la consigne et du répressif. Il pouvait ordonner à l'un de ses enfants une multitude de tâches et de corvées, comme récurer le sol de la cuisine à quatre pattes et à l'éponge, régulièrement, pendant un après-midi entier en période de vacances. De la même façon qu'il commandait ses soufifres. Plus soldat que citoyen, son état d'esprit m'était totalement étranger, à moi, l'enfant alors entièrement tourné vers la vie.

A ce sujet-là, se sont opérés, non seulement une révélation, ou plutôt un révélateur, mais surtout la prise de conscience de ce révélateur, la démonstration presque organique de ce décalage qui m'éloignait tant de Marcellin. A travers cette situation vécue un après-midi pluvieux d'hiver. Une de ces journées qui peuvent vous faire passer de l'énergie et du désir, à une morne déception, une violente claque qui fait éclabousser les facettes les plus sombres de l'homme, une grosse masse noire venant plomber l'atmosphère qui se voulait légère et joyeuse, dans une humeur propre à l'enfant que j'étais.
Cet après-midi-là, en compagnie de ma soeur un peu plus jeune et de Marcellin, une balade vers le parc du coin s'annonçait aventureuse. Marcellin avait oublié le chemin, et nous menant par de multiples détours, nous éloignait finalement de l'appartement. Nous étions perdus, sous la pluie de plus en plus virulente. En vérité, ces détours, ces courbes, nous furent des plus savoureuses, à ma soeur et à moi, qui, en tant qu'enfants, jubilions de ce sentiment de vie et de ville en forme de labyrinthe. Aboutissant sur l'extase suprême, le piment qui relève le tout: se mettre à faire de l'auto-stop. Au bout d'une vingtaine peut-être, une voiture s'arrêta, Marcellin monta précipitamment à l'arrière, suivi de nous. Une musique orientale me faisait m'évader, lorsque Marcellin, pris sans doute d'un malaise existentiel, que sais-je, se mit à nous faire des gestes dans le dos des deux hôtes, qui étaient des Chinois. Marcellin s'amusait à se boucher le nez pour nous signifier une prétendue odeur, nous faisant la grimace qui voulait dire "c'est sale".
Au retour de cette balade, alors que je m'étais imprégné de l'atmosphère dans la voiture, avec nos deux guides, Marcellin contait à sa femme, laquelle remuait un plumeau, l'insupportable situation dans laquelle il s'était retrouvée, "pris au piège par des chintoks". L'appartement m'était un poids, les murs semblaient se resserrer autour de moi. Chaque objet devenait un cafard, chaque miroir, en grand nombre dans cet appartement-musée, avait un cafard en reflet. Ces miroirs angoissants, disposés dans chaque pièce et chaque couloir de telle sorte que Marcellin pût garder les yeux sur ce qui se faisait dans une autre pièce quelle qu’elle soit, par un jeu subtil de reflets invisibles mais circulant à travers nos angoisses. Un effrayant labyrinthe de glaces, que j’aurais pu aimer dans un autre environnement, et dont je ne pris conscience que bien plus tard. Et à tout cela s’ajoutait un lourd canticum continu émanant des aiguilles des horloges aussi nombreuses que les miroirs, et suspendues au-dessus de chaque porte, comme pour nous empêcher d’oublier un seul instant, les fracas du temps.

D'avoir très tôt ressenti l'existence d'un monde d'hommes dans lequel je me sentais oppressé, m'a appris à savoir, dans mes indécisions, ce que je ne voulais pas. Mon aversion, peut-être à tort, pour les militaires, pour leur monde et pour toute forme d'autorité gonflée de ce que je reconnais comme de l'arrogance, s'explique par ce qu'a pu engranger sur au moins deux générations, le comportement odieux, dur, très dur -à un point tel que cela a dépassé mes pires inquiétudes d'adolescent sur son histoire et celle de ses enfants-, de Marcellin, cet homme qui se saoulait au sirop de menthe et au Valium, et que je n'ai jamais pu appeler "papi".

Ni elle, « mamie» .

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Moha 26/10/2009 14:10


Le titre intrigue, beau et complexe. Et ces parcelles d'enfance qui déterminent bien des choses de l'âge adulte sont dites non sans pudeur. Merci.


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