Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog

Enfant de Novembre

Enfant de Novembre

Bienvenue sur le blog de ToF', une escale dans sa balade labyrinthique.


Madeleines et macarons

Publié par EnfantdeNovembre sur 22 Novembre 2009, 13:57pm

Catégories : #& autres essais

(Pour le projet "Conduire une madeleine n'est pas donné à tout le monde")





Il est des êtres qui bouleversent votre vie. Des êtres qui vous bouleversent le cœur, et qui font qu’à partir du moment où vous les rencontrez, votre vision de la vie ne sera plus jamais comme avant.


Ces rencontres successives au fil de la vie sont autant de madeleines que l’on dévore chaque fois comme pour la première fois, ces madeleines riches de ce goût nouveau qui ne nous rappelle rien. Elles sont précisément ce qui enrichit le cœur, et qui lui allègent toujours un peu plus ce poids qu’est le sentiment presque inné de solitude -ne pas nier cependant que parallèlement, la conscience du temps qui file vient remettre du poids dans le poids, de sorte que le cœur ne soit jamais en paix -en tout cas dans cet intervalle situé entre la naissance et la mort, l‘enfance exceptée.

La rencontre est un élément influent dans l’enrichissement et l ‘épanouissement du cœur, comme un goût de miel que l’on ajoute aux œufs, puis à la pâte. Un élément déterminant et toujours renouvelable, l’une venant, non pas écraser, mais s’ajouter aux précédentes, lesquelles peu à peu, avec le temps, s’éloignent, se troublent ou se voilent, recouvertes par des poussières qui s’accumulent, par des grumeaux démesurés, mais ne disparaissent jamais vraiment parce que l’empreinte d’une rencontre reste indélébile, impérissable; le miel vous reste sur la langue, c’est infini.


Chaque nouvelle rencontre, chaque nouvelle affinité, élargit votre horizon.
Le cœur se forme sur les pépites affectives que provoquent les rencontres et les expériences humaines avec d’autres, sur ces madeleines joyeuses qui se trempent, salement de préférence, dans un chocolat chaud, ou dans un thé. Cette forte stimulation des sens et l’intensité de ces moments de vie partagés, se situent dans la force éclatante de l’instant présent, et dans le goût sucré d’une madeleine partagée.


Chacun redevient l’enfant qu’il était parce qu’il saisit cet instant pleinement, tous les sens sont investis, interconnectés et en interaction avec l‘autre et le monde qui l‘entoure.

Mais ces moments-là ne perdurent pas dans cet état extraordinaire.
Le temps d’une chute leur succède toujours, le temps de la séparation est le plus souvent inévitable, et vient ce moment difficile parfois vécu comme un arrachement, un arrachement à l’autre, à l’être apprécié et aimé, du fait des obligations de la vie, ou d’autres raisons plus intimes, tout comme l’enfant qui n’a pas d’autre choix que de repartir avec ses parents, quittant, le cœur déchiré, les amis de vacances ou les personnes dont il sait qu’il ne les reverra peut-être jamais plus. L’attachement comme cause première de l’arrachement. J’avais dit, déjà, que l’attachement, c’était déjà un peu l’arrachement.

Nous avons tous goûté, en la matière, des madeleines avec un drôle de goût apte à vous faire reconsidérer le goût du bon - à différencier du bon goût- en dégoût. Ce sont des madeleines enfermées dans une boîte tupperware, elle-même enfermée dans un placard, et durcies par le temps. De petites tâches verdâtres s’y forment à la surface, comme des tâches de mélancolie dans le cœur, parce que vous y voyez des bouts de votre enfance tachetés d’oublis, de non-dits et de moments fanés. Le goût de rance vous saute à la gorge, elle qui s’attendait à un délice imminent.


Le retour à la forme solitaire de soi, en soi, est un gouffre en reformation noyé sous des ouragans d'ocytocine. Un sentiment d’abandon parfois vous submerge. Le cœur ne cesse de battre fort, au souvenir conscient ou inconscient de ces êtres chers, et la douleur du vide vous prend le bide. Ne jamais abuser des madeleines. Mieux vaut saisir le plaisir suprême, reconnaître la dernière madeleine qui vous le procurera, et éviter ainsi de goûter inutilement à celles de la boîte tupperware, les madeleines du gouffre.
Faut-il alors attendre une autre rencontre pour se libérer de ces émotions déchirantes? Sans doute existe-t-il d’autres voies, peut-être parfois non-évidentes, improbables même, mais l’effort qu’il faut alors faire pour s’y engager, et pour redécoller malgré le manque des êtres aimés, est considérable - mais pas digne non plus de faire des nous des martyrs… Que Marie-Madeleine nous en préserve!

C’est là justement qu’il importe de tirer profit des moments extraordinaires vécus plus tôt, et de poursuivre sa vie dans cette même force de l’instant présent dont fait preuve l’enfant. La démarche devrait être moins difficile, une fois reconnu le fait que l’expérience sensible a dépassé tous les modes d’interprétation intelligibles. Je répète: l’expérience sensuelle de la madeleine dépasse tous les subterfuges matériels et raisonnés. Plaît-il?

Mais je ne sais pas pourquoi, plus le temps passe et moins j’y parviens. A quoi?
Alors, comme pour me convaincre que rien ne s’est terni dans mon regard d’enfant, et qu’au contraire, quelque chose d’autre d’aussi lumineux a pris place, je déguste une madeleine, vous savez celle en forme de bateau, celle que j’avais un jour voulu faire flotter sur l’eau de mon bain, cet instant où j’ai découvert la « décomposition » d’une substance solide en des milliers de petites particules qui ne faisaient pas penser spontanément à quelque chose d’agréable. Autour du bateau, je tombe sur une madeleine en forme de scaphandrier, entrouvert et prêt à fonctionner dès que mes envies de Lune me reprendront. Non loin, une madeleine chocolatée, peut-être « ombrée ». Puis des petites en forme de coquillages « de pâtisserie, si grassement sensuels sous leur plissage sévère et dévot », dixit le très approprié Proust. J’y devine plein de petites Vénus venant se dénoyauter, sortant comme des champignons magiques, pour s’offrir à mes yeux. Je les vois déjà danser au rythmes de mes déglutitions non modérées. Enfin, une autre madeleine, un peu plus particulière: celle-ci semble être un peu plus dorée, presque d’or, d’un éclat proche du surréel, et qui affiche à sa surface des petits trous en guise d’empreintes marquées par une cuisson alléchante. Une fumée enivrante s’y échappe, de sorte que nos narines enflent de désirs immédiatement réalisables. Mais quelque chose empêche cet accès au plaisir suprême. Cette madeleine est trop belle. On se retient.

Je repousse le plat discrètement, et contemple la merveille à ma guise. Je souris sans sourire, à l’ idée que la savourer à pleines papilles ferait remonter à la surface le parfum de souvenirs bons, mais qu’en contrepartie, un arrière-goût viendrait inévitablement lui succéder… Un arrière-goût moins supportable, peut-être même détestable…

Alors je hume, et m’en tiens à mes premières madeleines, celles qui ne manquent jamais de remuer. « Ne cherchez pas à conduire un camion lorsque vous ne savez manier qu'un vélo ». Je répète: ne cherchez pas à conduire une madeleine de Commercy tant que vous ne vous échinez qu'à conduire une madeleine trop classique.

Puisque c’est comme ça, je passe aux macarons! Avec un peu de frangipane…Car la vie est ainsi équilibrée: partout où de l’eau limpide et précieuse se puise et coule à foison, se trouve aussi quelque rouille vouée à faire pourrir la fontaine -rien ne dit, fort heureusement, que la rouille sera opérationnelle; et partout où se sert des plateaux de madeleines, des macarons forcément s’insinuent. Des ombres macaroniques s’échinent obstinément à obscurcir l’éclat de mes madeleines, et puisque l’ombre me sied également, je reprendrais bien un peu des deux.


Commenter cet article

Archives

Nous sommes sociaux !

Articles récents