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Enfant de Novembre

Enfant de Novembre

Bienvenue sur le blog de ToF', une escale dans sa balade labyrinthique.


Léonor Fini, par Marcel Brion

Publié par EnfantdeNovembre sur 26 Février 2010, 23:20pm

Catégories : #TOF' aime...

Leonor-Fini par marcel brion




" Constater que ce monde-ci est en même temps un couloir par lequel on peut attirer les mondes possibles vers soi, ou bien y accéder, c'est parvenir à l'émerveillement de l'infinie diversité de l'ici-bas. S'accroupir à côté des choses, le plus près d'elles, en adhérant à elles, d'une adhésion tout autrement spirituelle que matérielle: connaître les densités, les luisants, les poids, les agencements de courbes et d'angles; écouter de toute l'intensité de son attention la voix des transformations profondes qui se font à chaque moment; retourner les pierres, regarder à l'intérieur des tiges et des troncs, s'arrêter, toutes affaires cessantes, pour ne pas perdre un craquement du caillou qui travaille, et se faire sensible aux tremblements de la plus opaque, aux étincelles de la plus sage; savoir que les objets sont des cosmologies, et s'ornent de cosmogonies; palper, frotter, tâter, égratigner, et, lorsqu'il le faut, délibérément, d'un geste brutal, crever des cuirasses, arracher des masques; être là à l'heure des métamorphoses, patient berger de larves et de cocons, assister à la brisure de l'oeuf; se garder de traiter l'objet come une expérience de laboratoire (et Max Jacob l'avait dit) est "central"; s'installer au centre et attendre, et surprendre; ne jamais être absent, spirituellement s'entend, lorsqu' 'il se passe quelque chose" dans une racine ou dans une chenille; essayer d'apprendre, ou du moins de comprendre, puisqu'il n'est pas question de réponse, le vocabulaire immédiat et concret des mutations; se pencher sur la terre du même geste que fait, dans le creux du couvercle des sarcophages égyptiens, la déesse du ciel, la nocturne, l'étoilée, touchant au sol de la pointe des doigts, de la plante des pieds, afin qu'en cercle "le courant passe", sans fin, pour l'éternité, créant l'éternité.

A ce monde-ci s'additionnent alors, intérieurement, extérieurement, une indénombrable quantité de mondes possibles. Vrais ou faux, la distinction est absurde: tout est vrai, lorsque tout est là. Personne ne se soucie de savoir si la forme peinte est la fidèle et pieuse réflexion d'une forme qui se promène autour de nous. Qui voit en transparence le dedans des êtres et des choses, et l'ajoute, dans la représentation qu'il en fait, au dehors, a l'humilité de ne pas vouloir rivaliser avec les photographes.La simultanéité des plans spirituels en une seule apparence visible, l'addition des possibles de l'individu dans la présence d'une seule de ses possibilités, la montée, par courant osmotique, de la sève des profondeurs jusqu'à la coquille des visibilités, et l'enregistrement des craquelures imperceptibles à travers lesquelles le surnaturel fuse, ou bien par les pores, issu de la respiration intime des choses, succion des énergies qui se promènent de long en large de l'espace; cela seul amène l'artiste au centre même de la chambre royale de la réalité. Réel, real. Auguste, magnifique, toute-puissance réalité; réalité de l'invisible, de l'imperceptible, du devinable à travers la peau, la toison, l'écorce. La réalité est infinie puisque ses propres dimensions disposent en s'entrecroisant les combinaisons inépuisables d'un kaléidoscope des mystères.

C'est cette réalité-là que Léonor Fini peint, et à travers laquelle ont enchevêtré leurs itinéraires l'artiste et la femme. Puissant appétit du réel, sensibilité exceptionnelle aux mystères, avec cette vertu, si précieuse, d'acquérir la culture et puis de l'oublier, pour arriver à la naïveté ignorante de ceux qu'on appelle les "peuples de la nature", naïveté ignorante qui laisse la voie ouverte à la suprême sagesse. Les présages, les visions, les songes, les contorsions du sorcier, la manière dont se disposent des graines ou des noyaux sur le plateau qui contient les "maisons" de l'univers, constituent tout le bagage intellectuel du "primitif", du "sauvage".

(...) "

Extrait de "Léonor Fini par Marcel Brion", Jean-Jacques Pauvert Editeur,1962

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