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Enfant de Novembre

Enfant de Novembre

Bienvenue sur le blog de ToF', une escale dans sa balade labyrinthique.


Fouquet's time

Publié par EnfantdeNovembre sur 13 Juin 2010, 12:05pm

Catégories : #TOF' aime...

Le samedi 20 novembre 1981 vers 14heures, je faisais mon apparition en plein "centre du monde": Versailles. Et encore plus précisément: Saillvers; tout près mais assez loin de la foudre du roi-soleil. A dix-sept ans, on me tint informé, à l'occasion d'une rencontre, de l'existence du soleil offusqué.



II L'introducteur du Grand Siècle

"Il y a des êtres émergés de la nuit, dont la poussée vitale est celle d'une fusée serpentine: ainsi Colbert. D'autres s'épanouissent goulûment au soleil du bonheur, étendent joyeusement leurs frondaisons, jusqu'au jour où la tempête les punit de leur téméraire porte-à-faux: tel Fouquet. Fouquet est trop heureux, trop ami de la chance, pour n'avoir point ce fonds d'égoïsme qui empêche de se donner entièrement; il ne se donne pas, il se prête; aussi n'aura-t-il pas la taille de son destin. Quand on acheté tous les hommes et payé toutes les femmes, comment les aimer? Sur les murs de Vaux, Le Brun lui donna le soleil pour emblême; Fouquet est un soleil qui se disperse en rayons, mais ses rayons ne brûlent pas. La Fontaine, dans la lettre qu'il adressa au prisonnier, son ancien protecteur confiné, a ce mot d'une subtilité admirable: "Vous n'avez pas assez de passion pour une vie telle que la vôtre."

Fouquet s'est diverti infiniment. Aussi, quand viendra le temps du malheur, après avoir livré une très belle bataille judiciaire où il ne sauva que sa tête (mais contre l'arbitraire du pouvoir absolu, la victoire était impossible), Fouquet renonça au siècle; non: le siècle renonça à Fouquet.
Cet être sans passion va être traqué par deux passionnés. Il y a trois manières de commencer sa vie: le plaisir d'abord, le sérieux plus tard; ou bien travailler dur au début, pour se revancher vers la fin; ou enfin mener de front le plaisir et le labeur. La première manière est celle de Louis XIV; la deuxième, celle de Colbert; la troisème, c'est celle de Fouquet."

Fouquet est l'homme le plus vif, le plus naturel, le plus tolérant, le plus brillant, le mieux doué pour l'art de vivre, le plus français. Il va être pris dans un étau, entre deux orgueilleux, secs, prudents, dissimulés, épurateurs impitoyables. Il succombera, étant resté un homme du temps de la Fronde, avec quinze ans de retard sur l'époque qui s'annonce. Confiant et aveugle; n'ayant su ni percer à jour la Reine-mère; ni qualifier Mazarin; ni juger Colbert; ni prévoir Louis le Grand.

Fouquet a dû croire que tout s'achète, même le destin.

Fouquet est un animal de bonheur qui a tiré à sa naissance un trop bon numéro: aussi n'a-t-il ni sentiments profonds, ni ressentiments amers. Ce fut un touche-à-tout, un aime-tout, un curieux, une libellule. Issu de la grande bourgeoisie de robe, il s'élève sans difficultés, cherchant dans la vie, et même dans son immense labeur, le plaisir, sous ses formes les plus rares. Il s'impose, avec grâce et avec bonne grâce, aux milieux mêmes qui nourrissent le plus parfaitement la méchanceté de l'homme: la Cour et l'Administration.

Le Roi et Colbert, ces deux furieux du pouvoir absolu, s'entendaient dans une haine exemplaire contre ce personnage souriant, qui n'aimait la puissance qu'en dilettante. Fouquet a la simplicité de ceux qui ne se prennent pas au sérieux; mais Louis XIV et Colbert se prennent terriblement au sérieux. Qui sait si, obscurément, ils n'ont pas pressenti le mortel ennui que, parmi des courtisans creux et des fonctionnaires vides, ils se préparent, pour la fin du siècle? La raison regrette souvent d'avoir eu raison contre le coeur. Et peut-être, en haïssant Fouquet, le Roi cède-t-il à une intime nostalgie, le regret de la liberté telle qu'elle régnait avant le despotisme de Versailles où l'art lui-même sera entièrement engagé dans la politique, politique du meuble, de la tapisserie, de la tragédie, des manufactures décoratives, politique de la peinture, politique des jardins? Louis XIV, athlète à la volonté de fer, voit-il avec une sourde envie le laisser-aller, la grâcieuse négligence du dernier homme de la Renaissance, d'un alchimiste de la monnaie fiduciaire, du Surintendant Fouquet? La France de Louis XIV ne regrette-t-elle pas parfois la France de Louis XIII ?

Pour Colbert, travailleur forcené, un Fouquet qu'on ne voyait pas travailler et qui pourtant accomplissait des tours de force était un scandale abominable. Sans doute Fouquet, comme Talleyrand, organisait-il excellemment le travail des autres, de Pellisson à Gourville? Louis XIV aura appris de lui cela aussi.
Le travail servait de prétexte à Fouquet pour se dérober à une Cour de mendiants en dentelles. Il échappait ainsi à tous, à toutes, peut-être à lui-même? Pourquoi cette fuite? Au profit de quoi? Du plaisir? Et ne faut-il pas y voir le secret de cette vie qui finit tragiquement? Un charme incomparable ne survit pas au cimetière; d'où la faible renommée posthume de cet éclatant personnage. Heureusement, il a confié sa gloire à des écrivains, à des artistes, et légué à la postérité un fastueux château.
N'est-ce pas mieux que de lui laisser quelques méchants livres? Vaux est l'image en creux du Surintendant, où cet ancêtre des Fêtes galantes n'a plus l'air de croire à son bonheur.

Le personnage dut pourtant être extraordinaire pour que Louis XIV, dérogeant au traditionnel privilège des rois, ne lui ait jamais pardonné. Comment expliquer cette haine implacable: antipathie naturelle d'une génération à l'égard de l'autre, rivalité dans les amours, vengeance envers un maître dans l'art de vivre magnifiquement, exercée par l'apprenti tenu loin du coffre-fort, châtiment voulu par un grand roi ennemi de la fraude? Mais qui a plus fraudé que Mazarin demeuré impuni, plus trafiqué des places et des biens du Trésor, plus appauvri la nation? Et ne verra-t-on pas Louis XIV et Colbert se rendre coupables, vers la fin du règne, des mêmes péchés?

La malchance de Fouquet, ce fût d'avoir atteint le zénith en 1661. Il servit de bouc émissaire à cette monarchie absolue dont il ne soupçonna pas la soudaine naissance. Mazarin mort, Fouquet a dû penser: "Il faut que je le continue"; il n'a pas entendu le Roi affirmer: "Il faut que cela change."

Le siècle de Louis XIV avait hâte de monter sur l'estrade; il attendait depuis si longtemps; il ne lui restait plus que trente-neuf années pour être le Grand Siècle."

Paul Morand, Fouquet ou le soleil offusqué, Ed.Gallimard, 1961

Ça me fait penser: n'y a-t-il pas eu volonté, de la part du Prince "moderne" de la Lanterne, d'offusquer une nouvelle fois, en ce soir du 6 mai 2007, ce soleil aux rayons dispersés? Et ce soir-là, qu'annonçait le " 's " de "Fouquet's"?

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