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Enfant de Novembre

Enfant de Novembre

Bienvenue sur le blog de ToF', une escale dans sa balade labyrinthique.


Camille-des-Baïonnettes

Publié par EnfantdeNovembre sur 7 Janvier 2012, 18:08pm

Catégories : #& autres essais

Camille-des-baionnettes.JPG

 

 

 

Pris d'un besoin urgent de respirer, nous descendions du car pour nous éparpiller tels des pigeons survoltés. Tout au long du trajet, je n'avais cessé de contempler en silence la naturelle sociabilité de Camille. A mon grand dépit mutique, je ne crois pas l'avoir déjà surprise à me regarder; il était évident qu'à  ses yeux j'étais fait d'une absolue transparence, voire d'inexistence.

L'arrivée à Verdun dans la grisaille hivernale fut ponctuée de quelques soucis d'ordre organisationnel, me permettant ainsi d'apprécier plus longuement les spasmes chauds que je m'efforçais de contenir depuis le départ à l'aube dans la cage thoracique de mes angoisses. Mon objectif personnel était de ne surtout pas apparaître aux yeux de Camille de manière aussi inélégante, pour ne pas dire effrayante. Je procédai à un lent et douloureux reflux d'acidité métaphysique qui me brûlait du bide à l'œsophage.

Nous nous dirigions vers un lieu qui restait un mystère, dans une insouciance collective qui ne se mesurait pas à la gravité que semblaient ressentir les adultes. Nous pénétrâmes un espace dénudé où seuls quelques rares chants saccadés d'oiseaux venaient rompre le silence qui d'emblée me sonna. Empruntant une allée bordée de murets austères, nous parvînmes à une petite cour au milieu de laquelle un vieil homme robuste semblait nous attendre. Nous observions à l'unisson les petites croix blanches qui parsemaient le sol poussiéreux comme des herbes rares. Notre hôte se présenta avant de nous faire descendre dans ce qui devait être des tranchées. Le froid saisissant des profondeurs de la terre me donnait l'envie de me réchauffer à d'autres; c'est en vain que je cherchai des yeux celle qui occupait mon esprit.

Après une longue présentation du lieu et de ses fonctions, l'homme nous prépara à un exercice psychologique chargé de nous faire endurer, dans une moindre mesure, les insoutenables réalités passées. Il souleva une énorme plaque de fer nue de tout assemblage, pour la laisser ensuite s'entrechoquer avec le sol qui tremblait sous nos pieds. Assourdis, nous étions censés revivre en temps réel le bruit des bombes...

Nous parcourions en une journée tous les villages anéantis lors de la bataille de Verdun. C'est dans l'un d'eux que je réussis à me réserver quelques minutes de solitude régénérante. Je me recueillais à ma façon dans les confins boisés de cet espace lourd d'histoire. Un instant si bref, comme une parenthèse ouverte suivie d'une apostrophe.

C'est dans la Tranchée des Baïonnettes que je fus soumis, l'espace d'une seconde au plus, au regard lointain de Camille dont au fil des heures semblait s'être ternie à mes yeux sa superbe. Ici où les hommes reposent, dénués de sépulture propre... Une certaine émotion m'avait fait échapper au poids du groupe qui m'englobait, enfouir les odieux tracas de mes viscères sous la monture tout à coup grandiose des Baïonnettes.

A l'Ossuaire de Douaumont, j'attribuais des noms aux soldats non identifiés des trente-six secteurs du champ de bataille, et dont les ossements s'entremêlaient derrière les fenêtres comme des carcasses qu'on entasse. Puis,  tandis que nous longions l'intérieur à pas de mouche, je caressais le granit rose des quelques tombeaux encore humides du passé. Entre les 28deux absides, flanqué d'un vertige face aux spirales de noms inscrits du sol au plafond, je me sentais me figer. J'imaginais cette fois les visages associés à ces noms, dont le mien aurait pu s'y mêler si les circonstances du temps l'avaient permis; je fus égoïstement pris d'effroi en pensant qu'alors j'aurais fini en lettres gravées, que je n'aurais pas connu Camille.

Je m'aperçus tout à coup qu'à ma gauche, elle m'effleurait avec son bras; obéissant à la consigne collective de tous nous tenir par la main, nos doigts s'entremêlèrent et je ressentis un fourmillement d'ondes que j'espérais partagé. La douceur de sa peau me provoquait comme une succession de petites tachycardies, et mon cœur semblait frapper mon corps comme une plaque de fer contre le sol.

 

T', les 21-09-11 et 11-11-11

Extrait du recueil collectif "Sous les candélabres blancs et roses des marronniers en fleurs et autres nouvelles et poèmes"

paru aux éditions LAT

 

recueil-LAT.JPG

 

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