"Un conte OVNI, vivre d'amour et d'eau saumâtre, et une grenouille Napoléon ..." Eifeilo
Petits Contes de l'AposTroF' - 2
Le lagon dit de "Q" était particulier, d'abord dans sa position géographique insolite: il se situait au cœur du centre-ville de Q.
Des eaux sereines en pleine agitation citadine.
Ensuite, parce qu’il accueillait les nageurs d’une façon peu commune, et qui laissait perplexe, ou rêveur: ainsi, il fallait être plutôt expérimenté, et bien connaître l’endroit.
Le lagon était unique dans le sens où il imposait exactement ce que Nietzsche reprochait à Napoléon en disant qu’ « il n’était jamais que le commandant d’une colonne- fier et impétueux à la fois,
et parfaitement conscient de l’être » -, en fait qu’on le pénétrasse d’une façon bien particulière, et seuls les plus expérimentés à avoir osé le plongeon, savaient de quoi il en retournait: il
fallait toujours plonger dans cette eau-là d’abord par les pieds, de façon bien droite, bien raide, le corps tel un pilier, une « colonne » solide que rien ne pût venir perturber. Il fallait, dans
ce saut, que la masse fût suffisamment importante pour empêcher au Lagon d'user de ses résistances et d'un éventuel rejet jailli des profondeurs- cela expliquait d'ailleurs qu'aucun enfant n'avait
jamais réussi à ne serait-ce qu'envisager le plongeon dans cette eau; ce qui dès lors, allait sans doute donné aux adultes bienheureux une formidable occasion de déni du souci de l'intimité et de
la pudeur. Ce que les novices inconscients ignoraient, c’est que tout énergumène ne respectant pas cette posture corporelle était condamné à plonger incessamment et à demeurer dans les eaux
mortelles d’un Styx qui ne disait pas son nom.
Les habitants se mordaient le sang en réalisant que tout lagon paradisiaque cachait en lui un Styx ordinaire. Plusieurs résidents, qui n’avaient jamais pris soin de se renseigner sur l’endroit,
périrent dans ce si beau lagon à l’eau turquoise pour l’avoir pénétré comme on se jette dans une vulgaire piscine. Les corps se dissolvaient comme un cachet d‘arsenic dans un verre d‘huile d‘olive,
et se fondaient dans la masse aquatique. D'autres "faux-heureux" vécurent des moments difficiles également, lorsque pour supporter la posture aliénante du plongeon, une sorte d'apoplexie s'emparât
d'eux pour un long moment, pour toujours. Quant aux heureux qui avaient compris et acquis le secret, ils jouissaient du privilège de leur liberté aquatique, objets de tous les regards admiratifs,
et de toutes les convoitises.
Ces hommes jusqu’alors assez inaperçus dans la rue, dans la société, devinrent aux yeux de leurs semblables des Princes, délicatement blottis dans les creux d’eau du lagon. Pour autant, chacun de
ces nouveaux privilégiés pouvait se prélasser, se masser, s’enlacer, se caresser, se branler, et éventuellement nager dans ce lagon sans attirer le regard des passants, lesquels continuaient de
mener leurs activités quotidiennes avec la banalité la plus déconcertante. Le privilège suprême! Les privilégiés devinrent très vite un petit cercle fermé, telle une élite, dont les accointances et
les proximités réciproques gonflaient au fil du temps passé dans le lagon. La plupart finirent par n’y plus venir que pour se livrer à des plaisirs sensuels collectifs, le plus souvent par deux,
mais des groupes de cinq ou six parfois se formèrent dans l’intimité turquoise du lit d’eau. Les hommes s’échangeaient mutuellement de longues fellations d‘apoplectiques, les femmes faisaient
frotter leurs seins les uns contre les autres de sorte de porter l‘excitation masculine à son paroxysme, tandis qu’au loin, au-dessus de la ville planait un ciel lourd, et de gros nuages
annonçaient les torrents.
Les jeux orgiastiques se démultipliaient à mesure que de nouveaux chanceux pénétraient le Lagon, devenu bulle, espèce de monde à part, peu à peu retiré des fiertés de la ville. Laquelle se
détournait de plus en plus de cette pseudo-communauté, vexée que les privilégiés aient rendu possible le « délabrement » d’un lieu si magique. Lieu devenu une sorte de huit clos permanent destiné
aux échanges de sensations, et la délicate saveur de l’eau originelle se trouvait troublée par les litres de sperme et d’urine qui s’accumulaient en son sein.
La recherche du sensuel était une préoccupation majeure chez les habitants de la ville de Q, et lorsque son Lagon commença à être connu, il devint instantanément, à tort ou à raison, l'idéal moyen
de parvenir aux meilleures expérimentations mettant en jeu le corps et les sens. Mais dans l'emballement, l'excitation, la jubilation, il manquait un autre bout de l'essentiel: la réflexion.
Le prestige du lagon n’était grand que pour les habitués, et plus personne d’autre ne chercha par la suite à le pénétrer, ou plutôt à intégrer la caste. Car c’était comme cela désormais que les
habitants voyaient le « lagon »: comme une caste, un clan. Et se sentirent rejetés avant même d’y avoir goûté un peu de cette eau aux arômes inhabituels, après s’être éventuellement et délicatement
essuyé les pieds sur le rebord du plongeoir. Ils s’auto-exclurent de fait, seuls et sans préoccupation antérieure particulière de la part des dits « privilégiés », sans désir d'exclure de leur
part.
Un lendemain de fête national, la ville fut promise aux tempêtes annoncées, et se trouva parmi les régions les plus violemment touchées. Des décombres et des ruines, de la fumée et des angoisses,
remplacèrent le quotidien, la tranquillité tumultueuse de la vie moderne, les vitrines et les regards.
Seul le lagon avait pu être épargné, là où les pratiquants du lieu avaient tous succombé aux violences climatiques, gisant dans un lagon de sang, enchevêtrés les uns aux autres, les uns dans les
autres, alors que sur le rebord d’un petit rocher, à côté, croassait une grenouille qui, hésitante, se mit finalement à sauter dans l’eau rouge, les pattes arrières les premières, le corps raide
comme un élastique tendu, tel le « commandant d’une colonne », et ainsi promise à la période la plus… « faste » de sa petite existence.
"Rites de passage, rigidité de mauvais aloi menant à la dictature, entrée par la petite porte dans un lagon aux ressources de bonheur et de liberté insoupçonnés,
décadence fatale et éternel recommencement, la théorie du chaos par la poésie exposée ? Un autre lagon inexploré doit se trouver à notre portée. Ma vision, Tof', c'était beau !" Lenaig
B.K
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