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Enfant de Novembre

Enfant de Novembre

Bienvenue sur le blog de ToF', une escale dans sa balade labyrinthique.


ROMAN CHORALE - Chap.76 : PETITES SYMPHONIES DU BITUME

Publié par EnfantdeNovembre sur 2 Mai 2015, 14:14pm

ROMAN CHORALE - Chap.76 : PETITES SYMPHONIES DU BITUME

11 mai 2014

A travers la fenêtre du pare-brise, apparaissent à Roger ses jeunes années où il embrassait la vie partagée avec sa promise du quotidien, sa sœur, la seule, la petite Rose à la queue tressée jusqu’aux fesses, mi-châtaigne mi-blonde vénitienne, aux yeux de daim, et magnifiée par l’éternelle petite salopette jaune et rouge qu’elle portait chaque jour comme un médecin expose sa blouse, ou plutôt comme une ouvrière indisciplinée revendique sa tenue de labeur.

Tout lui revient ; leur mère vouée chaque soir, avant le dîner, à nettoyer ce petit uniforme de gamine hostile à tout autre accoutrement quel qu’il soit, jusqu’à l’âge où, estimait-elle, sa fille était en mesure de le laver elle-même. Dès lors, Rose n’avait eu de cesse que de malmener son unique habit, lequel au gré des circonstances lui servait de chiffon à nettoyer des preuves compromettantes, d’habit d’écolière comme de tenue de messe, ou le plus souvent de costume de super-héroïne qu’elle était fière de porter lorsqu’elle s’interposait dans les conflits acnéiques qui opposaient ses pairs, même si personne n’était l’ami de Rose. Celle-ci possédait déjà le sens de la justice qui la mènerait plus tard, en toute logique, vers une brillante carrière d’avocate. Roger s’amusait d’ailleurs à dessiner sa sœur sous forme d’héroïne de BD, de justicière faussement distinguée, elle la petite fille à la salopette, la rebelle au plastron décousu, la sale gosse au Lafont refoulé surfant sur la balance jamais en équilibre.

Il perle sur la joue de Roger presque une larme, accompagnée d’un sourire. L’idée de revoir sa sœur l’émeut. C’est pour cela qu’il a finalement décidé de raccompagner ses trois amis jusqu’à leur maison. Il pressentait que cette fois, ses retrouvailles avec Rose allaient être réelles. Puis ce mystérieux coup de fil de Marnie reçu par Delphine a achevé de le convaincre.

C’est avec peine et plein de questions dans la tête que les commensaux de Heidelberg Project ont salué ses habitants, à travers la vitre arrière du camion généreusement prêté. Chacun des trois amis ont vu s’y refléter des images respectives qui les hantent.

Delphine aussi pense à sa sœur. Si elle se sent heureuse de partager cette aventure américaine avec elle, malgré les tribulations, elle s’imagine bien revenir dans le petit confort parisien qui lui manque, et de préférence avec Marnie, au cœur d’un immeuble haussmanien près de la place de la Bastille, là où tant de fois elles défilèrent enfants, tour à tour et fièrement haut-perchées sur les épaules robustes de leur père, responsable syndical et »militant utopiste », selon ses propres mots ; »l’utopie d’aujourd’hui est la réalité de demain », aimait-il à leur répéter, toujours avec le plus exquis sourire qui rassure mais teinté d’une crainte mal dissimulée dans les pupilles.

La rauque symphonie des roues sur le bitume résonne dans les oreilles de Delphine, qui revient à ses moutons à ses oursons. Son détour par Détroit ne l’aura pas laissée intacte, elle en est certaine. Elle se demande d’ailleurs si son voyage en petit bus jaune n’était pas tout simplement un rêve, un rêve éveillé. Nobody knows…

De même que personne ne sait qui a déposé l’indien épinglé si près d’un Child endormi. C’est ce qui préoccupe Mr tout au long du voyage. Tous ces signes qui s’accumulent sont-ils des présages, des mises en garde, des avertissements ? Il regarde par la fenêtre les lueurs possiblement assumées de l’horizon, mais ne voit que la grisaille devenue habituelle, trop habituelle.

Il finit par s’endormir, cependant que Paul ne parvient pas à retirer de sa tête l’image redoutée d’une Bates maternelle le couvant jusqu’à l’asphyxie. Sans même s’assoupir, il affronte une vision qui le glace, un cauchemar éveillé qui l’étouffe, au détour d’un nuage aperçu par la fenêtre et qui prend une forme monstrueuse : le petit Paul prisonnier des bras d’une mère à la voix perçante, le téton d’un sein engouffré de force dans sa petite bouche de nourrisson. Pris de nausées, il demande à Roger de s’arrêter illico sur le bas-côté.

A l’arrêt, Roger en profite pour enclencher d’un coup de clé USB le début d’une symphonie, celle de Marvin Gaye.

» Rockets, moon shots
Spend it on the have nots
Money, we make it
Fore we see it you take it
Oh, make you wanna holler
The way they do my life
Make me wanna holler
The way they do my life
This ain’t livin’, This ain’t livin’
No, no baby, this ain’t livin’
No, no, no
Inflation no chance
To increase finance
Bills pile up sky high
Send that boy off to die
Make me wanna holler
The way they do my l
ife
Make me wanna holler
The way they do my life »

En reprenant la route, Delphine impeccablement entourée de ses trois hommes chante avec bon cœur. Et finalement tous en choeur.

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