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Enfant de Novembre

Enfant de Novembre

Bienvenue sur le blog de ToF', une escale dans sa balade labyrinthique.


ROMAN CHORALE - Chap.61 : ROGER'S FIGURINES IN DOTTY WOTTY HOUSE

Publié par EnfantdeNovembre sur 2 Mai 2015, 14:04pm

ROMAN CHORALE - Chap.61 : ROGER'S FIGURINES IN DOTTY WOTTY HOUSE

6 avril 2014

»Le déchet de l’un est le trésor de l’autre »

Tyree Guyton

Depuis quelques années, les dealers ont laissé la place aux touristes. Le quartier autrefois méprisé est devenu un lieu de haute fréquentation. À la grisaille des ébarbures s’est ajoutée la richesse colorée du génie créateur. Tout dans le pire est devenu le moyen de faire jaillir le meilleur. Comme tout récemment encore, en juin 2013, avec la maison-atelier de Guyton qui fut incendiée ; les habitants du quartier répliquèrent majestueusement en posant sur les ruines des jouets d’enfants. Des cendres et du chaos jaillirent poupées, trottinettes et autres arc-en-ciels ludiques et merveilleux.

C’est dans ce musée à ciel-ouvert que Roger se reconvertit en artiste, quoiqu’il se considérait désormais comme un artisan qu’une succession de hasards avait envoyé au cœur de ce village porté par le Heidelberg Project, né en 1986 avec Tyree Guyton pour protester contre la détérioration urbaine de Détroit.

Pour la première fois, il put trouver sa place dans la vie collective sans que personne ne cherchât à connaître le contenu de son passé ni la nature de ses vices. Au fil des jours, il apprit à ne plus refuser les petites offrandes du quotidien et même à accepter de bon cœur de se joindre à quelque festivité. J’étais ému en l’écoutant parler, et surtout à le voir sourire, presque serein, des étoiles renaissantes dans les yeux. Je retrouvai un Roger qui, fidèle à sa barbe anarchique, présentait les signes évidents d’un épanouissement sur lequel lui-même avait fini par ne plus compter.

J’étais assis là, face à lui, sur un fauteuil recouvert d’une fouta psychédélique, lorsqu’il nous convia à le suivre, Paul et moi, pressé qu’il était de nous faire découvrir les premières oeuvres jaillies de la dextérité de ses mains.

La confection d’indiens en tous genres et de toutes tailles dans laquelle il s’était engagé occupait le plus clair de son temps, et la maison Dotty Wotty qui désormais lui servait d’atelier regorgeait dans les moindres recoins de ces figurines dont la plupart étaient encore fraîches et fragiles. On en trouvait de toutes les matières : en argile, en ardoise, en bois, en ciment, en coton, en fibres de chanvre, en mousse, en plastique, en plâtre, en terre, … et même en bronze ! Le tout sublimé par la touche finale, la pose délicate de plumes toujours sélectionnées avec soin. Plumes de canards, de corbeaux, de érons, d’hirondelles, de paons, de pies, de pigeons, de perruches, de rouge-gorges, chaque volatile venait sans le savoir apporter sa touche personnelle. Bref, Roger contribuait à transformer en or tout ce qui composait l’immense déchetterie humaine.

C’était un vrai festival !… qui à la nuit tombée devenait un cauchemar si l’on commettait l’imprudence d’errer de pièce en pièce. Le visage paradisiaque de la maison colorée prenait aux heures nocturnes celui d’un tipi-fantôme où chaque figurine à plume offrait à mes yeux terrifiés une expression unique, à travers les leurs qui me fixaient avec une insistance qu’à tort je sentais menaçante. Ce fut le résultat sans doute de ces pièces lourdeusement silencieuses où, enfant, je pouvais tâtonner la nuit comme un fantôme alourdi de ses angoisses qui l’empêcheraient de trouver le sommeil. But ghosts don’t sleep. Les figurines de Roger auxquelles l’obscurité ôtait les couleurs m’apparaissaient comme de sombres saxes démoniaques ici pour me faire la peau.

Bénéficiant d’une hospitalité nous laissant libre de demeurer ici pour le temps que l’on désirait, je réitérai chaque nuit mon exploration en solitaire de cet atelier ambivalent, tandis que jour après jour, j’assistais aux longues rafales de souffles stertoreux de mon ami Roger, qui rythmaient le travail minutieux auquel il s’adonnait et qui démontraient une pleine implication.

L’une de ces nuits, au pic de mes sueurs froides, s’éleva l’un de ces indiens, auréolé d’une lueur quasi-boréale, et adressant au trouillard que j’incarnais ces quelques paroles enveloppées d’une sagesse à la fois déroutante et réconfortante : »Sous le signe de Pawata, ton corps ne craint ni la suie ni la nuit… Ton âme se nourrit d’argile, d’ardoise, de bois, de ciment, de coton, de chanvre, de mousse, de plastique, de plâtre, de terre, de bronze et d’or, et tandis que s’apaise l’énigmatique El Nino posé sur ton épaule gauche, l’indien qui sommeille en toi comme il sommeille en chacun d’entre tous vient se poser sur celle de droite… Equilibrer la balance… Pars tranquille. »

Au petit matin, je ne sus si l’apparition de Pawata était un rêve ou autre chose. Je cherchai dans mon baluchon quelque remède au doute… avant de trouver sur le bureau face au lit ce qui manifestement était une poupée vaudou, un indien percé d’épingles disposées de façon à former une couronne quasi-christique le long de la circonférence de la tête.

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