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Enfant de Novembre

Enfant de Novembre

Bienvenue sur le blog de ToF', une escale dans sa balade labyrinthique.


ROMAN CHORALE - Chap.29 : EL NINO (2)

Publié par EnfantdeNovembre sur 2 Mai 2015, 13:44pm

ROMAN CHORALE - Chap.29 : EL NINO (2)

18 février 2014

2- La boussole

En sortant du temple, le soleil du grand midi le foudroya. Une colonie d’abeilles s’insinua en plein cœur de sa vue. Elle lui indiqua, par son vol aussi furtif qu’étincelant, le sens dans lequel il devait aller. Il fit ainsi ses premiers pas dans cette nouvelle vie qu’avait évoquée le grand Mukya au cours des apprentissages.

L’heure était venue de déconstruire, par-delà bien et mal, tout cet univers artificiel dans lequel il s’était inlassablement égaré. Devant une petite cabane dénichée dans un bois, assis face à un feu de camp, El Niño semblable à l’insecte en fin de mue, se forgea un nouvel objectif. Il comptait bien revenir à la maison des écrivains, aussi conscient que les événements imprévus avaient peut-être fini par faire oublier aux audacieux french-writers l’objectif initial de la mission : se voir attribuer le certificat de propriété au terme de deux années de co-habitation. »On cherchait à présent à y former une communauté d’écrivains et pour cela, on offrait une maison aux plus courageux d’entre eux. Pour se voir attribuer le certificat de propriété, il suffisait d’y vivre pendant deux années. » Le certificat en tant que tel l’intéressait de très près. Cette maison sujette à toutes les inquiétudes était porteuse, chacun le savait, de trésors et de magies à réveiller. Habité par l’esprit de Mukya, il vit en cette maison ce qui pourrait bien devenir un autre lieu culte consacré à l’écriture, un temple que mènerait d’une main de velours le grand El Niño qu’il deviendrait. Sous le joug d’un excès d’égotisme, il planifia un plan d’action.

Les priorités n’étaient désormais plus les mêmes. Son passage au temple des sonnets avait absolument et définitivement bouleversé son rapport à la vie, à l’autre et à lui-même. Il n’avait pas fallu davantage que ces quelques jours passés au sein de ce lieu improbable, pour que se modifiât profondément son niveau de conscience. Il lui semblait devenir un observateur de lui-même, son propre ange-gardien penché avec la plus grande intransigeance mêlée d’une étrange bienveillance sur ce corps si fragile qu’enveloppait un halo d’ondes énergétiques qu’il oserait qualifier d’étonnantes. Tout s’était révélé à lui comme une aurore boréale, le soir de la Battle. Reclus dans la cabane au bois veillant, il la quitta d’un pas sûr et résolu.

Ainsi est-ce »là-bas » que tout se jouait, et c’est »là-bas » que les abeilles le menèrent.

Les abeilles sont des boussoles

aux éclats dignes de lucioles

qui pour un jour s’éveillent

et jamais ne s’éteignent.

Aucune émotion particulière ne l’anima au moment de traverser la rue bordée entre autres de la maison aux esprits et de celle de Mrs Bates. Sa seule préoccupation était de débroussailler le chemin, effacer tout obstacle gênant. Il avait pour l’aider quelques armes propres au lieu et qu’il utiliserait contre ceux qui les convoitent ; il y avait bien sûr ce cercle nu où rien d’autre ne poussait que le reflet d’un présage, mais aussi l’esprit complice de sa violonniste auquel il était en mesure de se connecter, dans la troublante intimité de l’antichambre dont les murs semblaient commencer à s’écailler comme une peau fragile exposée au soleil. Il y avait également le seul souvenir inscrit dans son patrimoine affectif, celui de son ami Roger, lequel lui avait sans le savoir enseigné les arts du crime qu’il maîtrisait à la perfection.

El Niño, désormais, ne se préoccupait plus de savoir qui avait tué Paul, car il n’avait rien décelé dans l’invisible qui ait quelque chose à voir avec son esprit ; selon lui, il était encore vivant, d’une façon ou d’une autre. Le parasite number one à éliminer se trouvait en face, et il lui apparaissait assez facile de mener la tâche à bien. Il savait comment procéder avec ce genre de bactérie ; appâter par la flatterie, caresser de louanges, de préférence dans le sens du poil, le gros ego déchaîné comme un orteil qu’on chatouille ; puis, une fois la proie prise dans le filet bienveillant, le refermer d’un coup, et serrer, serrer comme un crotale étouffe en un rien de temps le mulot imprudent. L’étrangler en somme… Non ; El Niño serait le serpent venant charmer la taupe alors assoiffée de son venin. Vas-y, bouffe-la, ma piaille, je m’occupe de tes entrailles.

Dans un coin du salon de la maison, El Niño s’attelait à la composition d’une synergie de plantes toxiques dont Mme Bates lui dirait des nouvelles. Ou pas, car que l’on ne comptât pas sur lui ensuite pour supporter les variations de l’âme de la défunte qu’il se chargerait de repousser… Il fut surpris en pleine équation botanique par Delphine et Béatrice lesquelles s’apprêtaient à rendre visite à Marnie en »prison ». Après un court étonnement de leur part et quelques remontrances pour absence prolongée, la première lui narra dans le menu la grave situation qui accablait sa soeur, perdue entre les murs d’une cellule dégueulasse où devait traîner sur le lit défoncé un cahier chiffonné et un stylo. »Il paraît qu’elle n’écrit presque pas… C’est très grave !! » La seconde enchaîna sur leurs soupçons qui à l’unanimité se portaient sur Mrs Bates, quoiqu’elles s’efforcèrent de ne rien laisser paraître de leurs doutes concernant leur interlocuteur disparu trop longtemps. El Niño improvisa quelque excuse dans le but de n’attirer que le moins de doutes supplémentaires possibles, puis se remit à sa tâche. Béatrice l’interrogea sur les plantes disposées sur la table. »Je prépare de la tisane », répondit-il simplement. Bien sûr, il y en aurait pour tout le monde, au cas où… Sceptiques, les deux co-résidentes le saluèrent ; Marnie était sûrement en train de les attendre.

Sans doute eurent-elles été surprises de ne l’entendre prononcer aucune parole réconfortante à propos de leur si chère amie, dont la »peine » ne le laissait pas vraiment de marbre, mais Rose Nelson, qui avait pris le temps d’écouter son récit, lui expliqua que là où se trouvait actuellement l’accusée était sans doute la meilleure place à occuper… »En attendant sa libération et le rôle qu’elle aura à jouer en tant que concurrente sérieuse à Mukya dans une battle de sonnets qui en jettera ! », s’était enflammé El Niño. Ce dernier n’avait aucun doute : puisque Paul selon lui n’était pas vraiment mort, il se fiait pleinement au professionnalisme de Rose qui dès son retour de Russie saurait pointer l’obscur et dénoncer l’obscène de cette situation. Il lui fallait donc faire en sorte que Marnie restât jusqu’à nouvel ordre dans son trou, en compagnie d’un sergent porté sur la confidence…

Il savait d’instinct que cette maison n’en avait pas fini avec eux, que de grandes choses leur seraient révélées en demeurant ici. Mais si Roger avait déjà enterré un corps dans le jardin, lui comptait bien peupler davantage ce trou si bien dissimulé. La victime devait manquer à sa patronne, et vice-versa ; ils allaient bientôt se retrouver… Puis viendrait le tour de l’imprudente Delphine, fusse-t-elle la sœur de Marnie, qu’il surprit en train de fouiner du côté de ses vivres, scrutant impunément les détails de la fresque qu’il avait commencée dans l’état d’esprit d’un novice et qu’il comptait poursuivre dans celui du visionnaire. Rien que ça !

Dès lors que la préparation de la »tisane » fut terminée, il élabora une stratégie sans omettre le moindre détail, le moindre imprévu éventuel. À l’instant T, tout était nickel : habillé quasiment sur son trente-et-un, il se pointa chez la folle à qui il proposa une petite tisane. Mais à sa grande surprise, à peine l’elixir de mort déversé dans les bols en fonte, Kaputch surgissant d’on ne sait où vint y fourrer son museau, intrigué comme toujours par des senteurs inconnues. Cette délicatesse féline, perçue ici comme une outrance, découragea Sainte-Bates à y tremper ses lèvres. Le félin se mit presqu’ immédiatement à tanguer, tentant tant bien que mal d’avancer sans se cogner contre un meuble ou un mur. L’invité détourna l’attention de la bourrique. Nul ne sait où comptait aller l’animal, sinon Pawata…

Dévasté, envahi par la honte, El Niño se réfugia dans le jardin, au pied d’un cyprès qui lui semblait devenir tout à coup carnivore, prêt à le dévorer. Une silhouette soudain apparut face à son regard éberlué : le fils Bates se tenait là, vêtu comme un cow-boy, le regard acéré et muni d’une serpette. El Niño, qui pour un court laps de temps se sentit redevenir le simple Child qu’il a toujours été, se ressaisit, porté par l’ambition nouvelle qu’il avait acquise. Mais la voix de Bates Jr fit scinder en morceaux ses convictions : » El Niño, c’est moi ! ».

Juste derrière l’imposteur se tenait le beau, le magnifique, le charismatique Kaputch, qu‘El Niño croyait pour toujours échoué par sa faute. Il ne détournait pas son regard aigu et fixe de sa cible auréolée d’arrogance, tandis que ses poils se hérissaient à leur maximum et ses griffes étincelantes s’affûtaient au contact d’un petit vent complice, prêtes à l’ÉGORGER…

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