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Enfant de Novembre

Enfant de Novembre

Bienvenue sur le blog de ToF', une escale dans sa balade labyrinthique.


ROMAN CHORALE - Chap.24 : Et guettent les vautours...

Publié par EnfantdeNovembre sur 2 Mai 2015, 13:38pm

ROMAN CHORALE - Chap.24 : Et guettent les vautours...

12 février 2014

»Les ombres dansantes enserrent l’innocente vertu dont se dotent les gourous. »
»La lune effraie les strix venues d’ailleurs, venues du Styx. »
»La princesse dénudée aspire à sa vie de crotale. »
»Tous les soirs, la furie baillonne sa raison et entame des larsens qui pourrissent au jardin. »
»La ville aux yeux de miroir engendre des monstres sous le joug des tonnerres qui foudroient les enfants hallucinés. »
»La maison est hantée, si tant est qu’on puisse parler de maison que le ciel a recouvert d’amalgames. »
»La plume noire du corbeau qui remue l’horizon disparaît sous l’éclat imprévu des étoiles en plein jour. »
»On s’attend à de funestes sommations. »
»Nos cadavres, c’est du caviar… »

Toute la nuit durant, je relisais, interdit et triste, les élucubrations esquissées le premier soir avec Paul. Si l’on n’avait échangé oralement nos premières impressions quant à ce lieu, c’est parce que nous en avions discuté à travers nos cadavres extrorses, plus limpides que toute mon écriture dégingandée. Il m’avait semblé être passé à côté de signes difficiles à saisir, et je culpabilisai à mort. Cette cérémonie funéraire m’avait laminé, et je ne me remis ni de mon passage par la chambre mortuaire, où le vol d’une mouche en panique avait joué la B.O de mon face-à-face avec la mort, ni de la chute de l’accusée. Le petit groupe en deuil n’avait cessé de s’agiter, comme remué par un phénomène inexplicable ; j’avais senti dans l’air comme un climat électrique qui ne tenait pas de la saison. La présence policière n’avait rien arrangé. Je revoyais encore Béatrice manipulant presque compulsivement son grand châle noir voletant autour d’elle comme une aile de chauve-souris. J’étais resté impuissant. Je sais mes maladresses qui, toutes, sans cessent me rongent. Sous ma peau de lichen poussent des champignons hallucinogènes. Comment sinon expliquer le souffle éthéré de celle qui, tel un ange, m’apparut le soir-même, au retour des funérailles ? Ce vent venu d’ailleurs, d’ici et d’au-dedans, et qui fit s’emballer les quatre murs d’une antichambre intemporelle. Car tel était le secret de ce lieu minime où se jouait la symphonie des âmes : du temps il n’était plus question, et toute la grâce et la mitraille des temps perdus venaient se déployer ici dans un maelström étourdissant que sublimait la volupté mélodieuse de la violoniste à peau de raisin. Tout cela se termina dans une descente qui finalement me fila la gerbe. Je sortis en panique de l’antichambre et de la maison, le besoin de respirer était la priorité. Je m’arrêtai un court instant devant le cercle imbherbe qui m’intrigua par de légères ondulations à sa surface, et me donnant à percevoir en reflet la silhouette d’une femme, Marinette peut-être, ou Marina encore, encerclée de vautours…

L’aurore déposait sa rosée dans un silence que seuls les premiers chants des moineaux faisaient s’étioler. Je tentai d’accorder le rythme de mes pas à celui de Roger, qui toujours marchait la tête baissée, comme alourdi d’un poids inextricable qu’il cherchait à dompter. Les premières lueurs s’insinuant à l’horizon plongeaient la ville dans un écrin ocre et délicat. Les rues désertes épongeaient les déboires de la veille, toutes ornées de déchets qu’elles étaient. Quelques pigeons rassasiés s’attardaient par gourmandise. Au contraire de chiens errants qui avaient renoncé, eux, par manque de force. Le vent faisait surfer quelques sacs plastiques sur le bitume en réa. Roger s’arrêta devant un abribus où il alluma une gitane. Un vieil homme y dormait, tout en laissant s’échapper quelques maugréements incompréhensibles. Les propriétés inoccupées bordant les rues du centre-ville servaient parfois de squatts ou d’ateliers expérimentaux. A mesure que nous avancions, elles se raréfiaient pour laisser place à des châteaux de cendres, prime assurance oblige. Malgré sa ruine, Détroit couvait une force que l’on sentait se concentrer à travers non seulement les quelques bars, commerces et musées encore en activité, mais aussi à travers la persévérance de résistants detroiters décidés à faire vivre l’âme si particulière de leur ville. Des épreuves de street-art sur les façades témoignaient de la volonté créatrice au service du lieu, de même que quelques jardins communautaires prouvaient l’effort collectif de développer l’agriculture urbaine comme remède à la fuite des commerces vers l’extérieur de la ville. Mais l’on sentait, à travers les nombreux chantiers et panneaux de groupes aux noms douteux, que la cupidité de quelque homme d’affaire guettant le bon filon poursuivait son expansion. Sans doute était-ce de l’humanitaire : ils achètent tout gratuit, et rendront tout payant.
En vérité, il s’agissait surtout à mes yeux d’une ville mutante que je sentis comme une synergie de toutes les villes qui jadis me marquèrent…

Sur 8 Miles Road, nous franchissions la frontière séparant le petit monde cossu des suburbs, à la périphérie, et celui, abîmé, des taudis de misère. C’est à ce seuil que j’encaissai les aveux de Roger, à propos de l’inhumation du corps de l’homme de maison de Mrs Bates, qui avait découvert son imposture. Roger avait procédé minutieusement, d’un assassinat »propre », sans laisser de traces, à la disparition du corps enterré dans le jardin, jusqu’à la rédaction manuscrite, après analyse graphologique, d’une fausse lettre expliquant en détails crédibles les raisons du prétendu départ de la victime pour un ailleurs improbable. Exsangue quoiqu’épaté par le grand professionnalisme de mon ami en matière de meurtre, je ne pus m’empêcher d’établir un rapprochement rapide avec celui de Paul, avec tous les présupposés que cela impliquait. À la lueur d’un rayon qui faisait brasiller le rebord de ses lunettes de soleil, Roger tendrement me sourit. Il estima qu’ici devaient se séparer nos chemins, et me tendit un papier contenant un nom et une adresse.

- Va voir cette personne, elle sera en mesure de vous aider, toi et tes amis.
– Comment ça ?
– Ne traîne pas ! Elle seule pourra faire libérer ton a
mie.

Il me fit un signe de salutation digne d’un héros de western, le visage caché derrière la brume émanant de la lutte que se menaient l’éclat du soleil et la fumée de Gitane, et me tourna le dos, balluchon sur l’épaule, avançant vers un horizon dégagé. Ce fut ici notre dernière marche.

En revenant vers la maison, je ne cessai de plier et déplier ce papier où était inscrit le nom d’une femme, Rose Nelson, et une indication géographique : Rue Woodward. En arrivant, j’aperçus une poignée de journalisses face à laquelle Mme Bates se donnait en spectacle, surjouant de ses fameuses lamentations alors même qu’elle se remettait à peine d’une attaque cardiaque survenue en plein enterrement. La messe était dite, et l’affaire du Dr Paul à présent médiatisée. La »maison des écrivains » allait occuper une partie de la rubrique faits divers, à défaut de la case culture. Tout cela sentait le piège à plein nez. Je tentai de contourner les mouches de la place publique, mais trop tard, Bates me repéra et m’interpella face caméra. Certaines se dirigèrent vers moi, comme une armée de mercenaires entamant une attaque à mon encontre. Submergé de questions en tous genres, je compris que garder le silence aurait pu paraître suspect. C’est à ce moment-là que fit irruption dans la rue une sorte de jeep au volant de laquelle un homme me fit signe. Je reconnus Yanis.

- Désolé les amis, j’ai une urgence, lançai-je à la meute dépitée.
Je me faufilai de l’arrière de la jeep à la place du co-pilote.
- Merci, c’était moins une !
– De vrais tarentules… Alors, où on va
?, demanda un Yanis amusé.

Décidant d’adopter l’état d’esprit des résistants de Détroit prêts à en découdre avec le déclinisme ambiant, je lui répondis sans l’once d’une hésitation:

- Rue Woodward.
– Rue Woodward ? Bon choix, ça bouge pas mal par là-bas… Tu comptes y ouvrir un commerce
?, plaisanta-t-il.
- J’ai une femme à voir…
– Voyez-vous ça ? Et ben t’as bien raison. Elle s’appelle comment
?

Je relisais intérieurement le nom mentionné sur le papier de Roger, sans répondre à Yanis dont j’ignorais, malgré son geste amical de m’extirper du carcan médiatique, les motivations. En ces heures incertaines, la prudence était de mise.

Rue Woodward. Quittant le conducteur devant un building en rénovation, j’entamai le tour des boîtes aux lettres dont l’une devait porter le nom de cette femme inconnue. Je profitai du dernier jour d’ouverture d’une vieille librairie pour m’acheter un bescherelle »spécial subjonctif ». Au terme d’une bonne heure de recherches, j’optai pour une modeste résidence à même de soutenir ma pause ; une dame toute de noire vêtue me crut en proie à un malaise. Intimidé par l’élégance de la personne, voire quasi-amoureux, je bafouillai quelques mots pour la rassurer. Elle me salua d’un sourire encourageant à me relever. Scrutant les noms à l’interphone, je tombai enfin sur celui recherché, à mon grand soulagement. J’interpellai la résidente croisée, lui demandant si elle connaissait une certaine Rose Nelson.

- C’est moi.
– Oh… Un ami m’a conseillé de venir vous voir.
– Ah ? Qui do
nc ?

Je m’interrogeai sur la pertinence ou non de lui préciser le nom de mon ami qui était identique au sien. Je devinais un lien de fratrie. Elle aurait certes eu beaucoup à m’apprendre sur la mystérieuse personnalité de Roger.
- Ce n’est pas très important. Il m’a dit que vous seriez en mesure de m’aider.

Acceptant d’en savoir davantage, elle m’invita à boire un thé. Incroyablement accessible, cette femme dont quelques mèches rebelles encadraient anarchiquement son visage creusé de rides, à moins que ce ne fussent des cicatrices, m’accueillit chez elle comme si j’étais de ses intimes, m’incitant à me mettre à l’aise.

- Et puis au diable le thé ! Que diriez-vous d’un petit Saumur 95 ?
– A cette heure-ci ?
– Êtes-vous à cheval sur les conventio
ns ?

Tandis qu’elle nous servit un verre chacun, j’observais avec intérêt le portrait peint d’un indien qui sourit, posé sur la cimaise d’une fausse cheminée et ressembant fortement à celui que j’avais esquissé sur ma fresque murale secrète -et que personne ne devait avoir vue sous peine de conséquences terribles. Puis elle relâcha une pression contenue sans doute depuis un bon moment, en s’abandonnant au creux moelleux de son fauteuil, avant de se soulager par les mots. J’appris ainsi qu’elle était avocate, et qu’elle s’apprêtait à repartir pour la Russie où elle vivait une partie de l’année, et où un ami russe, opposant politique, venait d’être arrêté par les autorités pour avoir crié »Mort à Poutine ! » au moment de la cérémonie d’ouverture des jeux olympiques de Sotchi. Elle s’était engagée à le défendre bec et ongle, malgré les menaces qui déjà la guettaient. Des hommes de main du gouvernement russe la surveillaient, et il n’était pas impossible que son appartement fût mis sous écoute. Aussi, elle me proposa de lui parler de mon problème dans un terrain plus fiable.

Je crus comprendre immédiatement ce qu’il nous arriva lorsque, une fois dans la rue, Mme Nelson et moi fûmes bousculés par deux gorilles en costume, des jumeaux, ou des clones, lesquels nous poussèrent dans une voiture aux vitres teintées qui aussitôt démarra. Serré entre l’un des hommes imprégné d’une odeur ginglette d’eau de cologne et ma compagne de route qui tremblait, je me sentis étouffer, au bord d’une syncope. Heureusement, j’avais dans ma sac à dos quelque remède contre le syndrôme de Bates…

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