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Enfant de Novembre

Enfant de Novembre

Bienvenue sur le blog de ToF', une escale dans sa balade labyrinthique.


ROMAN CHORALE - Chap.15 : ANTICHAMBRE

Publié par EnfantdeNovembre sur 2 Mai 2015, 13:33pm

ROMAN CHORALE - Chap.15 : ANTICHAMBRE

29 janvier 2014

Au terme d’une douzaine de bières et d’autant de cadavres exquis recouvrant comme un napperon la table branlante du salon, le docteur Popaul me demanda qui était cet homme qui m’accompagnait, avant de me souhaiter, une fois rassuré, une bonne première nuit dans »notre » maison. Nous n’avions que peu échangé nos impressions quant au lieu et au projet, tant chacun de nous s’attardait longuement sur ses idées fixes, obsessions parfois enfouies et qui semblaient profiter d’une configuration spatio-temporelle exceptionnelle, où tous les repères habituels volaient en éclats, pour se dévoiler, se rencontrer et, peut-être, s’épouser.

Dans une véranda à retaper, assis dans un fauteuil en rotin, l’inconnu à la Berline était absorbé par un horizon dépouillé que faisaient onduler le crépuscule et les volutes émanant d’une gitane mal éteinte. Sur le seuil, je n’osai perturber cet instant silencieux confinant au respect, presque mystique, et demeurais ainsi à l’observer. Il sentit ma présence.

- Qu’est-ce que t’as à rester planter là ? Viens t’asseoir, il y a un pouf là-bas ! Non mais franchement, t’es pas un peu fou ? Venir de France pour vivre dans un taudis pareil… j’en ai rencontré des toqués, mais là…
– C’est ce que je trouve le plus beau dans ce voyage, pourtant. Rencontrer un lieu à investir sans en effacer les traces d’hier. Mais vous, êtes-vous resté ici toute la soirée
?

Ma question l’agaçait. Malgré tout, il me fit part de l’état d’esprit dans lequel il se trouvait lors de notre rencontre sur le bord de l’autoroute, et qui n’avait plus rien à voir avec celui qui désormais l’animait. Dans un soupir de désespoir, il me livra alors ce qui allait être la première confidence d’une longue série qui s’ensuivrait :

- J’ai brûlé la Berline.

Il m’expliqua que la garder était trop risqué, qu’il était recherché pour ce vol et que seule sa fausse identité avait pu le sauver jusque là. Il me tendit sa fausse carte et un passeport apparemment irréprochable. Il éclata de rire. Ses rires avaient le son d’une quinte de toux.

- Tu trouves que j’ai une tête à m’appeler Théophile Croixdebon ? Voilà ce que je suis obligé de faire pour dissimuler mon véritable nom…

Evadé d’un hopital pyschiatrique dans lequel il s’était senti injustement enfermé, et recherché pour l’homicide involontaire, dont il disait ne pas être l’auteur, de son ex-femme qu’il eut aimé passionnément, il s’appelait en vérité Roger Nelson, »comme Baby Face Nelson », aima-t-il à préciser, ce grand braqueur de banques dont la première grosse opération eut lieu le 18 août 1933 à Grand Haven non loin d’ici. Un nom qui commençait à résonner dans les rédactions des journaux à sensations. Il devenait quelqu’un. Une véritable traque commençait à s’opérer contre lui, c’est ainsi qu’il le ressentait. Je l’imaginais bien, bandit charismatique s’infiltrant clandestin dans un train de première classe de la ligne Detroit, Grand Haven and Milwaukee Railway (DGH&M). Je n’avais rien demandé de plus, ni même rien affirmé, sinon que je continuerais à l’héberger jusqu’à ce qu’il trouvât une solution. Nulle autre idée en tête que celle de venir en aide à cet homme qui m’inspira un sentiment d’amitié naissant. Le laissant à ses réflexions, je montai non sans mal jusqu’au premier étage où j’entendis un ronflement provenant de la première chambre à droite. Rien ne semblait donc perturber le sommeil de Paul. J’avançai de manière hasardeuse jusqu’à la dernière pièce d’un long couloir étroit au plancher grinçant, dans laquelle je m’engouffrai. Bien qu’éreinté, l’envie de lâcher du leste et des mots s’imposa, et, à la lueur d’une bougie posée sur une table de chevet, je griffonnai un titre inspiré de l’histoire de Roger, Berline Blues, puis un brouillon de chanson que déjà je fredonnai.

BERLINE BLUES

J’ai brûlé la Berline
Et la triste mâtine
Me revêt de son sp
leen

J’ai choisi un nom clean
Inhumé ma trombine
Qu’a écorchée l’é
pine

J’ai le Berline blues
Planant comme un volute de gita
ne

J’ai brûlé la Berline
Ma titine assassine
Semé les opali
nes

J’ai relevé l’échine
Peaufiné ma combine
Un doute se des
sine

J’ai le Berline blues
Cheminant dans les détroits de mon â
me

Dans un ultime bâillement, j’eus une pensée pour ces deux hommes dont les rêves allaient peut-être se mêler aux miens, puis pour Marinette et Béatrice que je verrais sans doute le lendemain, et enfin pour Mrs Bates dont j’avais du mal à cerner les motivations. Je me rassurai en me disant que j’avais à commencer par cerner les miennes… Dans une atmosphère parfaitement inédite pour moi, chargée d’odeurs de bois et de braise et de mille petits bruits émanant de la face nocturne de la ville, je remerciai ma couette de me protéger de tous les dangers du monde.

Peu avant l’aube, le bruit d’un tonnerre inachevé me sortit d’un profond sommeil. Le temps de débroussailler la confusion dans ma tête, j’enfilai un vêtement et descendit l’escalier comme un skieur en pleine débandade. J’aperçus par la petite fenêtre de l’entrée Mme Bates, une lampe torche à la main, silencieusement affolée au milieu de la rue. Elle finit par frapper à la porte. À peine eus-je ouvert qu’elle me fit part de son inquiétude. Ayant aussi entendu ce bruit étrange, je ne pouvais tout à fait ignorer ses craintes. Emmitouflée dans un peignoir à fleurs, elle me précisa que ça venait du côté des broussailles, derrière la maison, avant d’être prise d’un vertige. Je lui suggérai de monter dans ma chambre, j’avais dans mon sac quelque remède efficace contre l’angoisse. Au passage, j’entrouvris la porte de la chambre où dormait Paul, mais il n’était plus là. Je supposai que réveillé lui aussi par le bruit, il fut allé vérifier l’entourage. Sur le seuil de la pièce où j’avais apprécié quelques heures de sommeil, Mme Bates me fit remarquer que ce n’était pas une chambre.

- Plutôt une antichambre. Regardez, il n’y a pas de fenêtre.
– Ca alors ! Mais il y a bien un li
t…

Elle me conta alors les raisons de la présence de ce lit dans cette pièce obscure; le dernier habitant en date avait épousé une femme qui avait »la maladie de la lune »; le soleil et la lumière en général lui brûlaient la peau, et elle devait ainsi rester dans l’ombre en permanence. On la disait folle, car elle prétendait être habitée par l’esprit d’un indien qu’elle appelait »Pawata », le seul soleil qu’elle supportait.

- Et elle, comment s’appelait-elle ?
– Marina Heiß, c’était une violoniste allemande… Très belle. Trop, pour sûr ! Dans les derniers jours de sa vie, les médecins ont constaté sur son crâne une calvitie de forme circulaire. Certains ont murmuré que le cercle imbherbe devant la maison serait l’oeuvre de l’esprit de Marina… Mais cessons, le sujet est tabou par ici car il porte malheur

Tout à coup, la porte se referma brusquement. Ni elle ni moi ne pûmes ouvrir, et demeurions là, à constater notre état d’impuissance. Sa lampe torche en fin de vie s’échappa de sa main affaiblie. Sans même avoir le temps de me resituer dans cet absurde contexte, je réalisai que j’étais enfermé dans cette chambre close en compagnie de Mrs Bates, laquelle entamait une syncope.

Finalement, mon remède avait fait son effet et tandis que le soleil s’était sans doute déjà levé, la dame dormait contre moi. Pour ma part, je refusai, sans trop savoir pourquoi, d’adhérer à sa version à propos de Marina Heiß, et le nom de Pawata semblait résonner dans l’air comme le vent des montagnes…

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